Le sujet du texte
Comment résoudre simplement tous les accords du participe passé.
Préalable : la notion de « sujet du texte »
Les difficultés d'accord du participe passé viennent en grande partie d'une notion mal posée dès l'école primaire : celle de « sujet ». Le mot « sujet » signifie étymologiquement « qui est soumis » — or ce que la grammaire scolaire appelle le sujet n'est soumis à rien : il est au contraire celui qui agit.
Prenons un exemple simple : « les joueurs ont marqué cinq buts. » Dire que « les joueurs » sont le sujet, au sens de « soumis », n'a aucun sens : ce sont eux qui agissent. Je préfère les appeler les acteurs.
En revanche, il existe une autre notion, absente de la grammaire classique, et pourtant décisive : l'entité dont on parle. Dans notre exemple, on parle des joueurs — ils sont donc, dans ce cas précis, à la fois les acteurs et ce que j'appelle le sujet du texte.
Ces deux notions ne coïncident pas toujours. Dans « les pommes que les enfants ont mangées », le sujet du texte est « les pommes » (c'est d'elles qu'on parle), tandis que « les enfants » sont les acteurs.
retenons
L'acteur est celui, celle ou ce qui accomplit l'action.
Le sujet du texte est celui, celle ou ce dont on parle.
Trouver le sujet du texte
Un exemple sur trois membres de phrase successifs permet de voir comment le sujet du texte peut changer au fil d'un texte :
Les enfants se sont décidés à acheter un livre. Ils en ont feuilleté les pages, qu'ils ont lues ensuite avec passion.
| Membre de phrase | Sujet du texte | Acteurs |
|---|---|---|
| … se sont décidés à acheter un livre | enfants | les enfants |
| Ils en ont feuilleté les pages… | enfants | ils (les enfants) |
| … qu'ils ont lues avec passion | pages | ils (les enfants) |
Deux sujets du texte différents, un seul acteur : voilà tout l'intérêt de la distinction. Avec un peu d'habitude, cette recherche devient un réflexe.
le réflexe à prendre
Pour trouver à coup sûr le sujet du texte d'un membre de phrase, reformulez-le en commençant par : « je parle de… qui (ou que)… »
Reprenons une phrase plus riche en participes passés :
Cette forêt s'est endormie ; la princesse que le jeune homme a surprise, a oublié la vie qu'elle avait vécue. Elle a rêvé qu'elle s'était jouée de tous les obstacles qu'elle avait connus, pour une vie telle qu'elle l'avait imaginée.
En reformulant systématiquement — je parle de cette forêt qui s'est endormie ; je parle de la princesse que le jeune homme a surprise ; je parle de la princesse qui a oublié ; je parle de la vie qu'elle avait vécue ; je parle de la princesse qui a rêvé ; je parle de la princesse qui s'était jouée ; je parle des obstacles qu'elle avait connus ; je parle de la vie qu'elle avait imaginée — chaque reformulation donne son sujet du texte.
Comparé à la difficulté, bien connue de tout élève, de repérer un complément d'objet caché derrière un « que », un « l' » ou un « en », le sujet du texte est d'une facilité déconcertante à identifier.
Le cas du « dont »
Un seul cas mérite une remarque particulière : les phrases contenant « dont ». Dans « les enfants se sont décidés à acheter un livre dont ils ont arraché les pages », le sujet du texte de la deuxième partie n'est pas « livre » mais « enfants » : on ne parle pas du livre qui aurait arraché les pages, mais des enfants qui les ont arrachées. Le test le confirme : « je parle des enfants qui ont arraché les pages » fonctionne, alors que « je parle du livre qui a arraché les pages » ne veut rien dire.
La règle d'accord
Le sujet du texte trouvé, encore faut-il qu'il serve à quelque chose : il permet en réalité d'accorder directement le participe passé, comme un adjectif, s'il qualifie le sujet du texte, et de le laisser invariable dans l'autre cas.
| Phrase | Sujet du texte | Accord |
|---|---|---|
| La pointe du crayon est affûtée. | la pointe | accordé |
| Sophie a affûté la pointe du crayon. | Sophie | invariable |
| Sous la lame, la pointe du crayon s'est affûtée. | la pointe | accordé |
| Pour dessiner, Sophie s'est affûté la pointe du crayon. | Sophie | invariable |
| La pointe du crayon, Sophie se l'est affûtée pour dessiner. | la pointe | accordé |
C'est très exactement ainsi que je procédais enfant, sans savoir l'énoncer : j'accordais avec ce dont on parlait, si l'accord « allait » avec.
la règle, en une phrase
Il suffit de savoir si le sujet du texte « est » ou n'« est » pas, pour accorder en conséquence.
Cette règle simple ne suffit cependant pas dans tous les cas. Voyons maintenant les cas particuliers — qui ne sont pas des exceptions, mais qui demandent un peu plus d'attention.
Les cas particuliers
Les verbes à double sens
Certains verbes ont deux sens, parfois opposés. Servir quelque chose, c'est le présenter ; servir quelqu'un, c'est être à son service ; mais se servir de quelqu'un signifie l'inverse : l'utiliser à son propre profit. De même, une facture qui augmente : devient-elle plus élevée, ou est-elle rendue plus élevée par celui qui l'établit ?
Ces doubles sens peuvent piéger l'application mécanique de la méthode. Ainsi, « cette jeune fille a grandi » : grandir peut signifier « devenir plus grand » ou « rendre plus grand » (ces échasses qui la grandissent). Ces verbes, plus nombreux qu'on ne le souhaiterait, demandent simplement d'avoir identifié le bon sens du verbe avant de chercher le sujet du texte.
Le pronom « en »
Un autre cas mérite d'être clarifié : celui du pronom « en ». Dans « des olives, j'en ai mangé hier », on pourrait croire que le sujet du texte est « les olives », et vouloir accorder : « j'en ai mangées ». Ce serait une erreur.
pourquoi ce n'est pas une exception
« En » ne reprend pas directement « les olives » comme un objet défini : il faut l'entendre comme « de cela », une quantité indéterminée. Le sujet du texte n'est donc pas « les olives », mais « cela » — neutre et singulier. Le participe reste invariable non par une règle arbitraire à apprendre par cœur, mais parce que le sujet du texte, une fois bien identifié, est neutre et singulier.
Les verbes pronominaux : la phrase magique
Une dernière difficulté touche les verbes pronominaux. Reprenons l'exemple d'« affûter » à travers les cinq phrases précédentes, en les reformulant chacune avec la phrase magique « je parle de… » :
- Je parle de la pointe qui est affûtée.
- Je parle de Sophie qui a affûté.
- Je parle de la pointe qui est affûtée.
- Je parle de Sophie qui a affûté.
- Je parle de la pointe qui est affûtée.
la règle apparaît
Chaque fois que l'on trouve l'auxiliaire avoir, le participe passé est invariable. Chaque fois que l'on trouve l'auxiliaire être, il s'accorde avec le sujet du texte.
Attention à un piège : il faut toujours chercher « qui a » avant de chercher « qui est », car certains verbes se prêtent aux deux formulations à la fois — comme dans « cette facture a augmenté ».
Pour les formes pronominales, la règle s'applique le plus souvent sans difficulté. Mais certaines résistent davantage à la première formulation :
- Les enfants se sont souvenus de leurs vacances.
- Les enfants se sont départis de leur bonne humeur.
- Ils se sont attendus à un malheur.
- Ils se sont doutés de cette difficulté.
- Ils se sont attaqués à leurs pairs.
Les deux derniers cas sont plus subtils : on pourrait croire qu'« ils ont douté », mais ce n'est pas le même sens (« se douter de » signifie deviner, « douter de » signifie ne pas croire). De même, si l'on peut dire « je parle d'eux qui ont attaqué », on ne peut pas dire « je parle d'eux qui ont attaqué à… ». C'est alors la phrase magique qui tranche : « je parle des enfants qui se sont souvenus » (et non « qui ont » ni « qui sont »). Dans ces cas, le participe passé s'accorde avec le sujet du texte. La quasi-totalité de ces verbes sont suivis d'un complément d'objet indirect — à l'exception peut-être de « s'écrier ».
On trouve enfin des verbes pronominaux où le sujet du texte est à la fois celui qui « a » et celui qui « est » :
- Les élèves se sont chaussés.
- Elles se sont toutes déplacées vers la scène.
- Les congressistes se sont réunis en un seul groupe.
Le participe passé s'accorde alors, comme précédemment, avec le sujet du texte : « je parle des élèves qui se sont chaussés. »
en résumé
Il n'y a que deux cas : soit le participe passé est invariable, avec la phrase magique « qui a » ; soit il s'accorde avec le sujet du texte, avec la phrase magique « qui est » ou « qui s'est ».
Les véritables exceptions
Il en reste très peu. Les participes passés de verbes pronominaux immédiatement suivis d'un infinitif résistent à la méthode, car leur construction est particulière :
- Les pourboires que les garçons se sont vu glisser dans la main…
- Les garçons se sont vus glisser sur les pistes enneigées.
- Ils se sont fait berner.
la marche à suivre ici
Dans ces cas seulement, oubliez le sujet du texte et accordez le participe passé avec l'acteur (l'ancien « sujet »), à condition que ce soit lui qui accomplisse l'action exprimée par l'infinitif ; sinon, le participe reste invariable.
Ainsi, dans « les garçons se sont vu glisser un pourboire dans la main », on n'accorde pas « vu », car ce ne sont pas les garçons qui glissent le pourboire. En revanche, dans « les garçons se sont vus glisser sur les pistes enneigées », on accorde « vus », car ce sont bien eux qui glissent.
Ce qui est surtout étonnant dans cette méthode, c'est qu'au lieu de faire croire que la langue française n'a pas de logique et ne fonctionne qu'avec des exceptions, elle établit qu'il y a bien une véritable logique d'accord du participe passé, qui ne souffre pas d'exceptions, mais est conforme au sens de la phrase. Elle rappelle aussi qu'en matière de sens, l'écrit est bien plus riche que l'oral, qui ne sait pas prononcer ces accords et peut rester ambigu dans certaines expressions.
Bien accorder le participe passé devient ainsi un plaisir, et non une contrainte.
Que vive l'accord du participe passé tel qu'il est, et que l'on renonce à toute modification qui lui ferait perdre son utilité !